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Etienne Raiga-Clémenceau 3 ème 3
« New York restaurant » de Edward Hopper (1922)
Le Royal Crown restaurant était magnifique, sur trois étages dans un superbe hôtel sur l'île de Manhattan ; le luxe et le charme fascinaient : des centaines de lampes et des faisceaux lumineux éclairaient le restaurant. L'élégance et l'extravagance des habits que portaient la bonne société New-yorkaise se reflétaient sur le parquet étincelant. Les couleurs joyeuses des murs contrastaient avec l'austérité de la salle où se donnaient rendez-vous les hommes d'affaires de Wall Street ou les amoureux en quête de mets fins ou de romantisme. Garret m'avait invitée ! Je le dévorai du regard, pleine de fierté : il était beau, élégant, intelligent et -j'avais honte de le placer dans mon critère de sélection-il était riche. En effet, Garrett travaillait à la Bourse, c'est là où je l'avais rencontré, j'étais une stagiaire et le contact s'était rapidement noué. Un serveur, parfaitement habillé, nous indiqua une table tout en nous demandant si elle convenait. Garret acquiesça d'un mouvement de la tête, habitué, parfait, vêtu d'un veston bleu marine d'une célèbre marque italienne ou française qui lui allait très bien. Il portait aussi une belle chemise blanche et une cravate bleue avec des rayures violettes. Je le couvai jalousement. « Il est à moi et il m'a invité dans le restaurant le plus huppé de Manhattan. Il m'impressionne et me fascine, il m'aime et moi aussi » pensai-je, impressionnée. Le serveur arriva pour la commande, Garrett parla pour moi, assurément, confiant ; il ferma les yeux, essayant de deviner ce qui me plairait le mieux ; «canard confit dans sa nage épicé» avec comme entrée un «buisson de feuilles vertes parsemé de basilic» ? Il s'aperçut que je ne connaissais pas tous ces plats et mets appétissants rien qu'au nom ou au fumet ; tous ces plats qui picotent certaines parties de la langue ou du palais, qui font rougir, rire, pleurer, rêver et vident le portefeuille. Je regardai autour de moi, il était sept heures, la salle était presque remplie, mais je ne m'en étais pas rendue compte car l'homme devant moi suffisait pleinement comme vue. Il me dévisagea d'un air charmeur. Je me mordillai la lèvre, souris bêtement, changeai mes pieds de position, tripotai mes boucles châtaines qui rebondissaient le long de mes joues toutes rouges et finalement détournai mon visage, vaincue, follement amoureuse et sous l'emprise de ce personnage séducteur. - « Te voilà bien pensive ce soir, Mary…, interrogea paisiblement Garret tout en scrutant les formes de mon corps comme un prédateur. - Je regarde comment nous en sommes arrivés là, repondis-je. - Tu dois donc être rêveuse, chérie. » s'exclama-t-il souriant, Il s'arrêta, scruta les beaux rideaux jaunes et continua : « - Ne crois-tu donc pas … » dit-il tout en me regardant. Mes jambes entortillées deux fois sous la table n'en pouvaient plus. « - Oui, repris-je, je pense que nous pouvons sauter quelques étapes, » insinua Garret. Je le regardais, il était très beau ce soir-là. Ce qui m'impressionnait dans son beau visage, c'était ses yeux ensorceleurs, d'un bleu acier surprenant. Je l'observai : un visage soigné, un corps d'athlète, dû au jogging à Central park. J'avais trouvé un homme parfait, pourtant j'hésitais. Perdue dans le bleu de ses yeux, je me réveillai au moment du dessert.
« - Et bien, ils ne nous apportent pas la carte des desserts ? Je crois que cela ne sera pas nécessaire, j'ai prévu quelque chose de spécial pour toi, murmura-t-il lentement. » Je cherchais dans ses yeux un semblant de réponse, alors j'entendis un tintement de clochette. Je vis un cortège de serveurs qui avançaient lentement, portant un superbe gâteau de trois étages rouge et bleu. Ils le déposèrent sur notre table. « - Mais pourquoi ? » parvins-je à articuler, Garret se leva et prit un couteau, découpa une part moyenne et la déposa dans l'assiette devant moi ; je fixai le gâteau et regardai Garret, il n'était pas là. Je sentis ses deux grosses mains se poser sur mon épaule droite. Il souleva mon manteau de fausse fourrure et m'embrassa dans le cou. Je me retournai, il était à genoux avec dans sa main une superbe bague. « - Oui ! » criai-je, Et je tombai dans ses bras, je pleurais, mais je n'étais pas la seule. Devant moi, il y avait un restaurant magnifique où je me suis mariée avec Garett il y a soixante dix ans.
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