Peut-on encore lire la poésie (d’) aujourd’hui?
Conférence de Bénédicte Gorrillot.
La poésie moderne est un genre impopulaire et les maisons d’édition ont de nos jours du mal à la publier. Ceci peut s’expliquer par son caractère expérimental : elle devient plus difficile à lire et donc moins accessible au public. Un divorce est apparu entre le lecteur et le poète, la poésie expérimentale étant considérée comme étant « trop sèche ».
Les poètes essayent de répondre aux mystères et aux inconnus en utilisant une méthode d'appropriation du monde à travers des procédures scientifiques. La poésie devient alors un laboratoire d’écriture.
On retrouve ceci aussi dans les romans expérimentaux qui sont souvent illisibles (Claude Simon, etc.).
Cette rupture a lieu car le lecteur est incapable de se reconnaître à travers les textes car il n’y plus aucun lien entre lui et ces derniers.
Horace disait qu’on écrivait de la poésie pour «plaire parce qu’on instruit». Ainsi il a introduit ce qu'on appelle la reconnaissance, ruse rhétorique servant à renvoyer au lecteur une image plus savante de lui-même. Or c’est précisément à ce niveau que s’effectue la rupture. Celle-ci eut lieu dans les années 1870, suite à l'émergence du poète Rimbaud qui brise les règles établies. Des lors, le lecteur n’a plus d’image valorisante de lui-même car il ne comprend plus ce qu’il lit et plonge dans l’incompréhension.
Le « moi » et le « je », si chers à la poésie romantique, disparaissent complètement et elle devient autoréférentielle. Julien Blaye dit même : «les mots ne sont plus à lire, ils sont à voir» ; elle devient picturale.
Dans cette poésie illisible, on peut citer trois courants importants :
- la poésie cruelle, qui s'oppose au surréalisme car elle refuse que l'on parle de l'homme de façon sublime ; au contraire elle impose une vision approfondie sur l’animalité de l’homme, sur sa cruauté (scènes de torture) ; elle nous renvoie une image immonde que nous ne sommes pas prêts à accepter ; elle ne décrit l’espèce humaine que sous la forme de pulsions (sexuelles, alimentaires, violentes, etc.) ;
- la poésie philosophique, qui est très difficilement accessible car fondée sur des courants philosophiques très compliqués ;
- la virtuosité verbale, qui renvoie à des jeux de mots et à un «rafraîchissement» du vocabulaire, souvent humoristique. On dit alors du poète que c’est un virtuose des mots.
Mais certains auteurs continuent ce que l’on pourrait considérer comme étant de la poésie classique.
On distingue surtout deux courants principaux :
- la poésie surréaliste, qui laisse libre cours à l’imagination et à la sublimation de l’homme ; ses grands représentants sont Aragon et Eluard ;
- le néo-lyrisme quotidien, c'est une poésie en prose qui trouve son repli dans la petite jouissance quotidienne ; on effectue plutôt un éloge des sensations au détriment de réflexions philosophiques et métaphysiques.
La poésie se voit aussi concurrencée par d'autres mouvements artistiques comme la musique (rap, slam entre autres). On peut des lors se demander s’il y a vraiment une limite entre ces genres et si certaines chansons ou textes ne peuvent pas être simplement considérés comme de la poésie.