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Biographie Fille de Marie-Madeleine Carrez et de Jean Delay, elle est née
le19 mars 1941, à Paris, où elle a fait ses études
au lycée Jean de la Fontaine puis à la Sorbonne. Agrégée
d'espagnol, elle s'est orientée vers la littérature générale
et comparée qu'elle enseigne depuis 1967 et depuis 1972
à l'université de la Sorbonne-Nouvelle.
PARIS PALAIS DE LINSTITUT
Il me semble, Mesdames, que je vous dois autant de reconnaissance quà vous, Messieurs, qui êtes plus nombreux, pour mavoir permis de rejoindre la place où mon père, Jean Delay, sadressa debout à votre Compagnie, dans les mêmes circonstances, un jeudi de janvier 1960. Mon parrain Sioul, autrement dit le professeur Louis Pasteur Vallery-Radot, le recevait. Jétais là, assise de lautre côté, avec ma mère et ma sur. Nous étions heureuses. Lair est tissé de leur présence, la lumière est la même, par la faveur que vous me faites les quatre Delay, comme disait mon parrain, sont réunis. Cest quici, paraît-il, « le temps ne passe pas, le temps commence ». Depuis le cardinal de Richelieu, occupés à forger une famille qui ne ressemble à aucune autre, vous ne vous souciez guère, par principe, des liens de parenté. Il vous est arrivé de faire entrer un frère dans le regret de lautre, ainsi Thomas Corneille succéda-t-il à Pierre. Vous avez reçu Edmond Rostand puis un de ses fils, Jean Rostand, mais jamais avant aujourdhui une des filles de son père. Je suis si fière de cet honneur que jen ai revêtu lhabit dhomme. La vie de notre père, ma sur en est témoin, fut grande, cest dire belle, cest dire dure. Construite dans la volonté de ne renoncer à aucune de ses deux vocations : la psychiatrie et la littérature. Le monde reconnut le psychiatre, vous avez reconnu lécrivain. Et en ce jour que jévoquais de 1960 eut lieu la concorde des deux langages, fut signée la paix, quil navait point connue, entre les deux extrêmes de sa vie. Il avait eu peu damis Jean Bernard, André Gide, Roger Martin du Gard , il en eut davantage. Et le jeudi, quai de Conti, devint pour lui jour de fête. Vous avez fait en sorte que ce jour-là pour moi commence. Son épée qui lui a survécu, tant les symboles survivent aux hommes, lui avait été remise par un vieil ami, dont laccent béarnais roulait avec douceur le r et sonne encore à mon oreille : Léon Bérard. Ce dernier, lorsquil était ministre de lInstruction publique, avait eu à signer le papier autorisant un garçon de Bayonne qui navait pas lâge requis pour se présenter au baccalauréat mon père navait que quatorze ans à être candidat. Puis Léon Bérard ayant pris la route des cimes, vous avez élu à son fauteuil un jeudi de printemps, le 8 juin 1961, le philosophe Jean Guitton. Lequel avait alors soixante ans. Et quatre-vingt-dix-huit quand il vous quitta, à lextinction des feux du siècle. Il navait pas prévu si longue existence et se considéra plusieurs fois au milieu de sa vie trop tôt. Dès son voyage à Jérusalem, semble-t-il, en 1935. « Au milieu de ma vie note-t-il alors dans son carnet de voyage, qui est aussi un délicieux carnet daquarelles je suis allé consulter la Terra sancta, comme un cinquième Évangile. » Limage vient de Renan, un adversaire, ce qui lui ressemble assez, comme on verra. Son entrée parmi vous a marqué, non un milieu de vie aussi approximatif que lautre, mais un commencement. Dès lannée suivante, il rejoignait une autre assemblée, qui, elle, ne se réunit pas une fois par semaine mais une fois par siècle, et encore sur convocation du successeur de saint Pierre. Par permission spéciale du souverain pontife Jean XXIII, Jean Guitton serait invité, en qualité dobservateur laïc ce qui ne sétait jamais vu au concile Vatican II. Sa renommée ne fit que croître dans les décennies suivantes. Ses uvres complètes commencèrent à être publiées chez Desclée de Brouwer, alors quelles étaient loin dêtre terminées. Aucune année ne passait, en effet, sans quil en publiât dautres souvenirs, portraits, dialogues, livres de raison ou de sagesse. Les grands de ce monde le consultaient, de lImpératrice du Japon à nos présidents de la République. Et, par longues lettres manuscrites, il répondait au commun des mortels. Son assiduité parmi vous était exemplaire, il reçut nombre dentre vous, Pierre-Henri Simon, notre cher père Carré dans son habit blanc, Robert Aron, Henri Gouhier, et fit même vos portraits puisquil ne cessa jamais de peindre. Et voilà quaujourdhui vous confiez le sien à quelquun qui ne sait dessiner que le soleil, la lune et les étoiles. Vous avez jugé que cela suffisait pour tracer une vie tournée vers « le Soleil du soleil », comme un de nos grands poètes du XVIe siècle appelait Dieu : Ouvrez les yeux de lÂme afin dapercevoir Je vous remercie de mavoir désigné une uvre considérable, qui métait inconnue, prenant ainsi le relais de celles et ceux auxquels je dois ma route. Jai eu beaucoup de chance, nombreux sont les chemins qui me furent ainsi montrés du doigt. Je songe à la main de René Char, qui ressemblait à la main romane de Dieu peinte par le maître de Tahüll. À celle, squelettique, de José Bergamín. À la main robuste et douce de Mgr Pezeril. À tant dautres depuis lenfance. Aujourdhui que je vois Jean Guitton quand je ne lai jamais vu, que je lentends quand je ne lai jamais entendu, par le simple miracle de la lecture, je me demande si nous navons pas, lui comme moi, choisi denseigner pour prendre le relais de ce que nous devions à nos maîtres, désigner à notre tour, et convaincre nos élèves que le privilège dont nous jouissons, ressusciter les morts, est à leur portée sils savent lire. Car lire les morts, cest les remettre en vie. Du lycée à luniversité, nous mettons à égalité les vivants et les morts pour agrandir le champ où chacun peut choisir le modèle ou lallié qui soutiendra son propre essor, la construction de sa personnalité. Mais peut-être êtes-vous curieux, Messieurs, et vous pressées, Mesdames, de savoir comment une femme si éloignée des héroïnes auxquelles votre confrère a consacré des livres Jeanne la Pucelle, Thérèse de Lisieux, Marthe Robin, ou ses deux mères, lhumaine et la divine comment donc une simple femme, éprise de libertés déraisonnables, allait sy prendre pour embrasser ce monument français romain, si raisonnable et pieux, que fut M. Guitton. Eh bien, en lattaquant par son chef-duvre Comment saviez-vous que Portrait de M. Pouget était un chef-duvre ? Par la Poste, une lettre postée par quelquun que jadmire. Et après, comment avez-vous procédé ? En suivant les indications de M. Guitton, qui a lui-même dessiné ses uvres complètes en étoile à six branches : I. Portraits, II. Critique religieuse, III. Sagesse, IV. Philosophie, V. Journal de ma vie, VI. cuménisme. Puis jai compris que cétait Venise : un système de canaux et passerelles relie le tout. Quest-ce que le tout ? M. Bergson lui avait dit : « Souvenez-vous que le tout vient avant les parties. » M. Guitton neut pas à sen souvenir puisque le tout, la vérité, lui avait été donné avant les parties. Quest-ce que la vérité ? Reposer la question que le procurateur Ponce Pilate adressa à un jeune juif palestinien de Nazareth, lequel ne répondit pas car il était trop tard, cest poser la question à laquelle votre confrère souhaita répondre toute sa vie. Rappelons quil était né dans un paysage avec ruines. La pensée du XIXe siècle avait provoqué plus quun glissement de terrain, un éboulement du religieux. Cest à la lumière dun tableau de Caspar David Friedrich quil faut ici voir entrer Henri Bergson. En levant les obstacles philosophiques qui sopposaient à une vue religieuse du monde, il fut « un allié imprévu et puissant » pour ceux qui entreprendraient de lever, un à un, les blocs énormes placés devant la foi. Guitton résumait ainsi la situation : que la foi, pendant deux mille ans, avait été donnée par faveur et par grâce. De grandes figures pensantes, saint Augustin ou saint Thomas, sen étaient justifiées aux yeux de lintelligence. Mais quaprès le siècle de Hegel, dAuguste Comte et de Renan, la foi ne cherchait plus lintelligence comme pendant deux mille ans, cest lintelligence, bien commun, lien commun, critère de vérité, qui cherchait la foi. Petit Guitton, ladmonestait son professeur Léon Brunschvicg, il faut quitter loraison pour la raison. Petit Guitton, têtu, ne quitterait ni lune ni lautre. Mais il simposerait de distinguer toujours les problèmes, qui relèvent de la raison, des mystères, qui relèvent de la foi. Le philosophe allait de lavant, le croyant sarrêtait devant le mystère. Sa dialectique ne fut point, comme dautres, scandée à coups de tonnerre. Maître en la parade, il maniait une cape à deux couleurs qui définissent son style. La première est la douceur conseillée par saint Pierre : « Soyez toujours prêts à justifier votre espérance devant ceux qui vous en demanderaient compte. Mais que ce soit avec douceur et respect. » La seconde est la recherche de laccord, selon le père Lacordaire : « Je ne cherche pas à convaincre mon adversaire, mais à munir à lui dans une vérité plus haute. » Le dialogue avec ladversaire fut donc sa forme favorite, sous les auspices, évidemment, de Platon, mais aussi de saint Irénée lequel avait connu Polycarpe, lequel avait connu Jean lÉvangéliste, lequel avait connu Jésus. Cest Irénée, évêque de Lyon au IIe siècle, qui instaura chez les chrétiens ce dialogue avec ladversaire que Jean Guitton pratiqua. Son zèle à formuler lui-même les questions et les réponses en incommoda certains de son propre parti. Le frère dominicain Yves Congar note, par exemple, que « dans son art si délicat daccommodement des oppositions, plus leibnizien que pascalien, on a parfois le sentiment quil veut penser pour vous et vous persuader que sa démarche est la vôtre, ne peut être que la vôtre ». Le père Congar se sentait plus proche des âmes blessées à mort celles de Pascal, Kierkegaard, Bernanos. Je ne suis pas sûre que Jean Guitton ait goûté la violence des âmes tragiques. Les « intellectuels chrétiens » quon me pardonne lexpression étaient loin de former un seul troupeau. Il y avait des brebis socialistes, tel Péguy, et des brebis camelots du roi, tel Bernanos dans sa jeunesse, il y avait des brebis qui défendaient nos colonies, tel le père de Foucauld, et des brebis anticolonialistes, tel Emmanuel Mounier, il y avait des brebis orthodoxes, tel Jacques Maritain, et des brebis hétérodoxes, tel Max Jacob, des brebis de droite, tel Daniel-Rops, et des brebis de gauche, tel François Mauriac, des brebis violentes, tel Claudel, et des brebis sentimentales comme labbé Bremond. Guitton se sépara de Mounier, trop engagé, décocha des flèches à Bernanos, lequel souffrait, selon lui, dun « excès de talent » qui le faisait paraître trop nous pensons linverse : Bernanos excellait à se compromettre. Le thomisme de Maritain ou de Gilson agaçait votre confrère tandis que son propre travail exégétique agaçait Claudel. Ils ne se rencontrèrent quune fois. Après avoir lu Le Problème de Jésus, Claudel lui avait écrit ressentir « une espèce deffroi en voyant crûment simposer à lui par les chemins de la raison ces faits inouïs dont la seule foi donnait le contact ». Il nous revient demprunter ces chemins. Si M. Guitton était au tableau, comme il le fut tant dannées devant ses élèves, il prendrait une craie et dessinerait une ligne horizontale, une fonction horizontale de la raison celle qui coïncide avec nos expériences et avec lhistoire et il la couperait dune verticale où nous nous élevons au-delà de lexpérience et de lhistoire. Cest dans notre existence temporelle la part dintemporel, quil nomme parfois « léternel de nous-mêmes ». Cet intemporel, nous apprend-il, est chose intime. Là se conservent les souvenirs, là se produisent lattente, le désir, laspiration, lélan. À la verticale qui coupe lhorizontale, à lintersection dun usage horizontal de la raison et du développement vertical de lêtre, à ce petit carrefour considérable se tient M. Guitton depuis la grande thèse de doctorat quil soutint et publia en 1933 au carrefour du temps et de léternité. Quest-ce quune thèse ? Une position. Comment a-t-il choisi son sujet ? Il la dit. Personne ne sest montré aussi clair sur ce quil devait à ses maîtres. Et il a raconté ce dimanche dautomne où, à vingt-trois ans, agrégé de philosophie sorti de Normale supérieure, il profita dune permission pendant son service militaire pour rendre visite à Maurice Blondel, et comment, parlant dEinstein, Blondel lui confia que pour le comprendre il relisait le Livre XI, chapitre 11, des Confessions de saint Augustin, si admirable sur lespace et le temps. Le temps, hésita-t-il, et aussi léternité. En un éclair, le jeune homme entrevit son sujet. Et revenant sur cet instant, plus tard, il y voyait comme une Annonciation. Le Temps et lÉternité, donc, chez Plotin et saint Augustin. Dans le prolongement de sa thèse : Justification du temps, en 1942, Lexistence temporelle, en 1949, et jusquà Philosophie de la Résurrection ou Monadologie qui datent de 1978, tous ses travaux philosophiques explorent ce rapport-là. En comparant Plotin, le dernier grand philosophe grec, et Augustin, le premier philosophe chrétien, il inaugurait une méthode quil ne lâcherait plus. Pour comprendre, disait-il, rien nest mieux que comparer. La comparaison la plus féconde, à son sens, étant celle de deux esprits voisins dapparence et, plus que contraires, contradictoires. Ce qui, lair de rien, met en demeure de se prononcer pour lun ou pour lautre. Le lieu de confrontation privilégié sera leur conversion. « Aucune réalité, pense Jean Guitton, ne peut nous renseigner sur le temps que lexpérience de la conversion. » Parce quelle est un commencement introduit dans la continuité dune vie, parce quelle crée un avant et un après quelle expérimente. Quest-ce qui distingue lascension de Plotin vers lUn, qui est son but comme le sommet est un but pour lalpiniste, et la descente de Dieu dans la vie dAugustin ? Quelle frontière passe entre la conversion intellectuelle de Plotin et la conversion morale dAugustin ? Dans le laboratoire central de sa thèse le jeune philosophe démontre quau Livre XI, précisément, des Confessions, le temps cesse dêtre celui du récit pour devenir un présent pur. Le passage dune idée éternelle dans une existence humaine crée un temps qui ne passe pas. Guitton lappelle « temps de lhistoire personnelle ». Introduits dans une forme nouvelle et plus haute de la durée, nous voilà déjà dans léternité. Lidée dune chute de lâme et dun retour vers sa patrie était familière à bien des esprits grecs. La volonté ny pouvait rien. Le « fautif » nétait pas loin du « fatal », et le « péché » comme extérieur à la personne la notion de « personne » étant dailleurs peu développée. Se convertir, pour Plotin, consiste à annuler la réalité du temps, de la conscience, de la mémoire, pour coïncider dans cette perte de « soi » avec son être véritable, lUn dont il procède. Tout autre est la tradition judéo-chrétienne où la faute procède du cur de lhomme qui, librement, consent à ce qui le porte au mal. Par là, il offense Dieu et ne peut plus sunir à lui. La conscience du mal, faute ou péché qui sépare, est par saint Augustin, pour la première fois dans la pensée occidentale, tournée vers sa propre histoire intérieure. Cherchant à la ressusciter le plus sincèrement possible, il découvre que son passé était rempli de ces images du futur que nous nommons espérances et craintes. Augustin ne reconnaît pas la présence de Dieu dans sa vie à des faits rares ou extraordinaires mais à une suite naturelle de faits, à une progression de circonstances, à dautres personnes qui ne vivent déjà plus dans la même durée que lui, son ami Nébridius par exemple, et surtout sa mère Monique, toujours en avance dune étape sur son propre parcours. De limportance des mères. Qui na été bouleversé par ce jour dété, dans un petit jardin de Milan, où, aveuglé par les larmes, Augustin entendit sortir de la maison la plus proche une voix denfant qui répétait en chantant : « prends et lis ». Le récit quon venait de lui faire de la conversion brutale de deux amis, provoquée par la lecture dun livre trouvé par hasard, dans un jardin, lavait jeté dans un grand trouble. Obéissant à la voix qui chantait, Augustin rentra dans la maison quil partageait avec son ami Alipe, prit un livre qui se trouvait là par hasard, posé sur un damier. Cétait un exemplaire des Épîtres de Paul. Il lut et devint saint Augustin. La parole sortie du livre qui vous arrache à vous-même comme par hasard, ce forte sur lequel Augustin insiste tant, retient peu lattention de Jean Guitton. Je fus lente à comprendre quil écartait, en fait, tout ce qui peut favoriser une « légende dorée » de la conversion. Celle que je viens de tracer, par exemple, comme une enfant. Car la scène du jardin de Milan a beau être un commencement, elle est surtout laboutissement dune longue quête. Le jeune Berbère auquel la lecture dun traité de Cicéron, aujourdhui perdu, avait donné le goût de la sagesse, qui lavait cherchée partout, de Carthage à Rome, même dans la doctrine chrétienne jugée de prime abord décevante, incompréhensible, qui avait adhéré à la philosophie de Mani, été manichéen, puis presque sceptique, sétait tourné vers les platoniciens, mis à lire Plotin, tout en écoutant les prédications dAmbroise, évêque de Milan, bref, lhomme de trente-deux ans, lhomme grave et sensuel qui, à la fin du mois de juillet de lan 386, ouvrit les Épîtresde Paul venait de loin. Et Paul dencore plus loin. Lorsquun jour précis dont la date est perdue, ce persécuteur enragé des disciples de Jésus, quil arrachait, hommes et femmes, de leur maison, ce Saül de Tarse qui ne respirait que menaces, et se rendait à Damas pour y capturer des chrétiens, fut sur la route enveloppé soudain par une grande lumière qui le jeta à terre. Quand Saül se releva il était devenu Paul. Est-ce parce que le violent fut si violemment renversé quon imagine toujours, les peintres en premier, quil était à cheval ? Or ce cheval nest mentionné nulle part, ni Luc ni Paul nen disent mot. Pas sûr que Jean Guitton aurait peint ce cheval. Je suis sûre, en revanche, parce quil la écrit, quil se passerait du petit papier cousu dans la doublure du pourpoint de Blaise Pascal. Pas moi. Que Pascal ait cousu dans son pourpoint la preuve du passage de Dieu, une nuit dhiver dont il a consigné la date, rue Monsieur-le-Prince, me paraît un geste aussi bouleversant quune Pensée. Mais à quoi bon, il est vrai, commenter des larmes, une chute de cheval sans cheval, un bout de parchemin froissé : ils parlent tout seuls. On soutenait deux thèses à lépoque, la grande et la petite. Dans la petite, par pudeur, on se révélait davantage. Guitton la consacra à la philosophie de Newman et à son idée de développement. Il apparentait ce cardinal anglais du XIXe siècle à lévêque dHippone du IVe siècle, parce quils avaient lun comme lautre « aperçu une coïncidence entre leur histoire solitaire et lhistoire universelle ». John Henry Newman avait eu en son jeune âge « lidée rapide et éblouissante que, ce qui existait par-dessus tout, cétait le rapport de ces deux êtres, tous deux uniques, tous deux suprêmes : moi-même et mon créateur ». Il ne savait ni qui il était, ni qui était Dieu, mais mit tout en uvre pour les faire coexister. Guitton se reconnaît dans ce type dexpérience spirituelle, par élucidation progressive. Lui aussi croit quil faut du temps pour que la vérité se découvre, sexplicite, se débarrasse des enveloppes provisoires, bref, se développe. Lui aussi croit au délai, à lattente, à lessai, dans la genèse du vrai. Aucune « conversion » ne ressemble moins à celle de Paul, dAugustin, et même de Blaise Pascal, que celle de Newman, prêtre anglican, qui après quinze ans de prosélytisme au sein de son Église, sans motif dordre sentimental, sans autre motif que la réflexion et létude, se fit recevoir dans le catholicisme romain. Pour la raison, dûment réfléchie, quil ne retrouvait pas lesprit du Christ en équivalence dans lÉglise anglicane. Tandis que « le catholicisme romain lui semblait le développement vital du christianisme primitif ». en clair, que les changements apportés par Rome nétaient pas substantiels, quils nétaient que des expressions nouvelles selon la forme, équivalentes selon le fond, dune même foi, ou encore, des développements. Guitton fera sien le mot, le concept qui a lavantage décarter lévolution trop marquée du côté de Darwin et il lutilisera fréquemment comme les parallèles et les comparaisons. Cette seconde thèse sera le point de départ dun de ses meilleurs livres de critique religieuse : Renan et Newman. Notons quil était pour le moins hardi en 1933, et en Sorbonne, de placer le théologien anglais à hauteur dun saint Augustin, Père de lÉglise. Qui donc lavait orienté vers une pensée dont limportance ne serait reconnue que trente ans plus tard, au concile Vatican II ? Eh bien premièrement lange Gabrielle, sa mère, à laquelle il rendit toujours grâce. « Elle nétait ni instruite ni cultivée, note-t-il dans Écrire comme on se souvient, et pourtant, elle seule ma donné lidée de ce quest le savoir. Elle sétait formée elle-même et cest sans doute pour cela que jai toujours préféré les autodidactes aux autres. » Un livre a fixé son visage et son regard de mère « si doux, si intérieur, un peu triste toujours, un peu timide aussi », dans un paysage de la Creuse, au-dessus de la vallée de la Tardes. Une mère dans sa vallée ressemble à son titre qui dévoile en cachant la fleur de Balzac. Bien des années après lavoir perdue (elle mourut jeune, en 1928), il reviendrait au cur de son paysage. Dans le hameau qui fait face au « château », comme on dit, de son grand-père maternel, à Fournoux, il eut une « chaumière ». Gabrielle avait été mariée par ses parents, selon lusage dautrefois, à un respectable bourgeois de Saint-Étienne, Auguste Guitton, fabricant de rubans. Jean et Henri furent leurs deux enfants. Le couple chrétien eut pour ami son évêque : Mgr Jean Delay, mon grand-oncle. Comme le rappelle une lettre quadressa Jean Guitton à ma mère quand mon père nous quitta. Cest à sa mère pieuse et lucide quil doit sa fierté davoir eu des maîtres laïques (« à linverse de François Mauriac et de François Mitterrand », note-t-il malicieusement) car cest elle qui décida de le faire entrer, à sept ans, au lycée de Saint-Étienne, ce qui déclencha dans la famille un conflit mémorable. On imagine mal lhorreur suscitée par les mots « lycée », « laïcité », dans une famille de province conservatrice, trois ans après la séparation de lÉglise et de lÉtat. Guitton a reproduit au moins trois fois léchange de lettres provoqué par cette décision entre ses grands-parents paternels, indignés, et le grand-père de Fournoux qui soutenait ouvertement sa fille. Cest dire combien ce conflit la marqué. Il aima ses maîtres laïcs et, quand il en fut devenu un, il sefforça toujours de ne pas laisser transparaître ses convictions dans sa classe. Voilà pourquoi il se porterait au secours de ces jeunes institutrices des montagnes, dites les Davidées, qui étaient victimes dun harcèlement de lÉglise et de lÉtat parce quelles voulaient, tout en pratiquant, rester dans lenseignement laïque. Guitton, clerc en la matière, dit drôlement quavant Jean XXIII le laïc catholique était une sorte de licorne, dhippogriffe, de centaure. Drôle aussi quand il raconte quil ne vola pas de son gré dans les Alpes au secours des Davidées, mais quil fut poussé, quasiment mis dans le train par M. Pouget, qui partant dun verset dIsaïe atterrit sur cet argument de taille : « Et si M. Vincent revenait parmi nous, où irait-il ? [...] Il se précipiterait à la gare de Lyon et demanderait un billet pour le Laus (Hautes-Alpes). » Avoir des convictions religieuses dans lenseignement public représentait un lourd handicap. Parachevant le travail du siècle des Lumières, des uvres comme la Vie de Jésus, cet homme « incomparable », faisaient, par ricochet, mentir lÉglise. Pauvre petit Jean ! soupirait son grand-père préféré en le voyant à genoux devant un crucifix, « Renan a raison : cest Paul qui a fait le christianisme ». Quant à cette Église pétrifiée par le développement de la science en son propre sein, le mouvement dit « moderniste » , elle était prête à tirer sur tout ce qui bouge. Or, si lon jette un coup dil sur lentourage à venir du jeune Guitton, qui se prépare à quitter Saint-Étienne pour Paris, qui voit-on ? Le père Portal, recevant chez lui de nuit comme Nicodème lord Halifax, un des premiers artisans de lunion des Églises. Le père Pouget, interdit denseigner, soupçonné de modernisme. Le père Lagrange, incompris, limogé, exilé de Jérusalem où il a fondé ladmirable École biblique, puis autorisé à y retourner, à condition de se taire. Le père Teilhard de Chardin, interdit de publication par Rome... Ladolescent qui, certains jours de trouble intérieur, se sentait partagé entre la foi lucide et forte de sa mère et le doute lucide de son grand-père, qui se disait : « il faut que je sorte de cette vallée perdue, de cette ville provinciale, que jaille trouver des compétences », allait montrer, dans le choix de ces « compétences », de lintrépidité. Il arriva à seize ans dans la capitale avec son chapeau melon, son parapluie, et son carnet de croquis et pensées. Nous sommes en octobre 1917, en pleine guerre. Il va habiter au 104 rue de Vaugirard chez les pères maristes comme François Mauriac et François Mitterrand cette fois tout le temps de ses études à Louis-le-Grand, à la Sorbonne et rue dUlm. Petit, fragile, il porte un front immense sous son chapeau melon et de grosses lunettes, qui cachent un regard brun doux, timide, malicieux, et extraordinairement attentif. Il est si myope quil va se présenter à un oral de licence à la Sorbonne le 11 novembre 1918 ! Ses camarades du 104 ont tôt fait de le surnommer « Sainte Candeur ». Cest un faux candide. Un vrai timide. Un pugnace en secret. Et il a un don qui mest cher : la gaieté. Voici, par exemple, comment il évoque à loccasion de la remise de son épée dacadémicien rue de Vaugirard, au 104, un père mariste aussi humble de sa personne que fier de sa Maison : le père Plazenet. Fameux parmi les pensionnaires sur lesquels il tentait de jeter le filet pour pécher des vocations : Au jour de lan, il me disait : « Prenez votre melon et vos gants : nous allons faire nos visites de « bureau du 104 » aux grands de ce monde. Nous irons dabord voir le maréchal Foch. Il ne nous recevra pas. Jen suis absolument sûr, nous verrons un vague aide de camp. Ce sera une première humiliation très utile. Puis nous irons à la nonciature ; Mgr Ceretti ne sera pas là, ou il nous éconduira : ce sera délicieux. Enfin, nous monterons les étages de Paul Bourget. Il nous repoussera avec un sourire amer : nous reviendrons ravis ; ce sera la joie parfaite. » Et cest ce qui arrivait. Le Maréchal ne les recevait pas, le Nonce était « invisible », Paul Bourget entrebâillait sa porte sans un sourire. Au retour de ces affronts, le père Plazenet rayonnait dinsatisfaction. Rue dUlm se font les rencontres déterminantes. Celle du philosophe Léon Brunschvicg, éditeur des Pensées de Pascal, idéaliste critique, kantien. Celle de laumônier officieux des Tala (les vont-à-la-messe), labbé Portal. Cest lui qui organise les retraites où rencontrer Teilhard de Chardin et le futur cardinal Saliège, lui qui introduit le jeune Guitton auprès de lord Halifax et du cardinal Mercier précurseurs dun oecuménisme qui se limitait alors au dialogue entre anglicans et catholiques , lui enfin qui lintroduit auprès dun vieux père lazariste aveugle qui a besoin dun lecteur. Le « lecteur » avait vingt ans, labbé Pouget soixante-treize. Cétait un fils de cultivateur, bon laboureur avant que ses dons ne le mènent au séminaire. Tout seul, il avait appris les mathématiques et lhébreu, puis entrepris de labourer la Bible. On lavait cassé. Il était devenu aveugle, et, vaille que vaille, il continuait. Portrait de M. Pouget (1941) est un de ces livres qui vous surprennent, dès les premières pages, par le ton, le tour, la matière, de cette surprise que Descartes nomme ladmiration. Lieu ? Une chambre, une pauvre chambre insalubre où la poussière coule des jours tranquilles et où lon va respirer lair iodé de locéan. Dans ces six mètres carrés, où il arrivait à M. Pouget de « se perdre comme en pleine mer », arrivent par dizaines, par centaines, les rouleaux de lAncien et du Nouveau Testament. On attend, avec ce mélange de patience et dimpatience quon a avec les vagues, les tunnels exaltants par lesquels M. Pouget, parfois de très loin, va nous ramener au rivage, à la fermeté dune évidence. Un débutant croit au fouillis : non, on est dans lordre, dans le rythme, dune intelligence. Nous voilà donc entrés dans une pauvre cellule de la rue de Sèvres, où M. Pouget, verset par verset, prend les vagues. On le regarde, un peu apeurés quand même, puis on le suit, pris par quelque chose dont on ne soupçonnait même pas avoir besoin. Nos propres occupations séloignent tellement on a de choses nouvelles à faire, car il vous embauche, vous lance, vous fait travailler bref, un livre radicalement neuf, un livre performatif. « On est loin de tout, écrit Alain, on ignore tout, on est sur le point de savoir tout. » Les premiers lecteurs de ce livre furent sidérés, des gens aussi divers quAlain, Claudel, Chris Marker ou Albert Camus. Dans un article paru dans les Cahiers du Sud, Camus souhaitait vivement que Portrait de M. Pouget soit lu ailleurs quen milieu catholique, et commence par apporter lui-même « le témoignage dun esprit étranger au catholicisme ». Cest quavant dêtre saisi par lapologétique du livre et ses méthodes, on est saisi par un charme : le sentiment du peintre pour son modèle. « Je nai jamais trop regretté de ne pas lavoir connu plus tôt. Jaurais été trop jeune et lui pas assez vieux : il fallait cette distance extrême pour que nous nous aimions. » Certains sétonnent ou samusent que M. Guitton, apparemment voué à la chasteté du moine, ou plus philosophiquement au célibat kantien, ait écrit un Essai sur lamour humain avant même son affectueux mariage dautomne avec Marie-Louise Bonnet. Cest que lamour humain englobe celui qui va du disciple au maître et du maître au disciple. Alors oui, M. Guitton aima M. Pouget, ses yeux éteints, sa grosse tête qui penchait en avant, si grosse quil ne trouvait jamais chapeau à sa taille, et sa vieille soutane verdie par lusure. Comme il aimerait son jeune élève de khâgne à Lyon, si blond et beau quil en aurait bien fait un apôtre : Louis Althusser. Il les aima, lun comme lautre, jusquau bout. Et le prouva. Quelle était donc la méthode, non dAlthusser, dont la conversion au marxisme le désespéra, mais de M. Pouget qui la lui transmit. Le « secret » de sa méthode critique, nous dit M. Guitton, consistait à comparer ce quil savait à ce quil savait : en loccurrence, lÉcriture avec elle-même. Quil étudiait à la lumière dau moins quatre notions nouvelles : la règle du minimum, le principe de développement, celui denveloppement, inséparable, en fait, de la notion de mentalité. Nillustrons que la règle du donné minimum : choisir, entre deux propositions, celle qui ne contient aucune interprétation, donc acceptable par tous. Entre deux propositions concernant Jésus : (1) Jésus après sa mort est ressuscité, et il est apparu à ses disciples. (2) Un groupe de Juifs affirmait vers lan 33 que Jésus leur était apparu après sa mort. La seconde est le seul point de départ possible dun travail historique. Reste le travail de lesprit qui peut faire passer de la (2) à la (1). Son modèle était Platon, le Phédon : « un homme, une pensée, si étroitement mêlés quon ne les distingue pas ». Il prenait à la volée ce que disait M. Pouget pour « saisir sa pensée au bord même de ses lèvres. » Quand le vieil aveugle entendait un bruit de porte-plume sur le papier, du fond de sa candeur ou de sa modestie, il sexclamait : " Ah oui, vous notez une pensée qui vous est venue ! " Quelques années après la mort du père lazariste, son fils spirituel reprit leurs entretiens quil commença par publier, en feuilleton, dans une revue lyonnaise. Mobilisé en septembre 1939, il envoya les derniers chapitres au directeur de cette revue. Fait prisonnier avec son unité à Clermont-Ferrand, le 21 juin 1940, il récupéra dans un oflag les livraisons lyonnaises et, de là, envoya le tout à son père Auguste Guitton qui lapporta chez Gallimard. Lofficier Guitton navait rien vu du bref affrontement de mai-juin 1940. À Clermont-Ferrand, un garçon de dix-huit ans, qui portait sur un brassard noir le nom dAdolf Hitler, avait à lui seul fait prisonnier tout létat-major. Transporté au cur de lAllemagne, « sans avoir jamais passé par la situation de combattant », Jean Guitton nen reviendrait que cinq ans plus tard, en juin 1945, par le train du millionième prisonnier. Il sétait retrouvé officier en tant que normalien alors quil avait bien failli ne pas faire son service militaire. Le médecin-major layant jugé de corps chétif, de tête volumineux, en un mot qui égayait votre ami : « disproportionné », avait voulu le réformer. Mais il sétait rebiffé. Moins par un goût quelconque des armes que par fascination pour le « service », laction, la stratégie militaire, quincarnait à ses yeux le maréchal Foch. Il avait reçu lartisan de la victoire des Alliés, au 104, juste après la fin de la Première Guerre mondiale, et noté alors dans son carnet ce que le Maréchal avait dit de lobstination : « Lidée de Foch est que le fond de lart dagir est davoir une idée juste [...] puis de la maintenir contre vents et marées. » Depuis le toit dun immeuble, il avait assisté aux obsèques nationales de ce grand serviteur, et rencontré, le lendemain, celui qui avait été son chef détat-major en 1918 : le général Weygand. Une indéfectible amitié les lierait désormais, et on ne peut comprendre la confiance obstinée dont Guitton, du fond de son oflag, fit preuve envers le maréchal Pétain, quà la lumière de cette filiation. Que navait-il mieux écouté son cardinal anglais, lequel écrivait : « Ici-bas, vivre cest changer. Et pour être parfait, il faut avoir changé souvent. » Comme pas mal dentre nous, Jean Guitton fut imparfait. Rassembler les fragments dispersés dans Journal de ma vie, Journal de captivité, Journal dun libre penseur et le recueil de nouvelles intitulé Césarine, permet de recomposer les cinq années passées au camp dOsterode, où il retrouva son frère, puis au camp dHoyerswerda en Silésie, loflag IV D. La captivité fut pour lui une nouvelle naissance, a-t-il confié à Mgr Joseph Doré, « une nouvelle naissance parce quavant la captivité javais vécu comme un jeune bourgeois, et en intellectuel ». Sil fit désormais la vaisselle et brossa ses souliers, il continua de vivre en intellectuel, donnant des cours, faisant passer des concours de la fonction publique, multipliant les conférences on les compte par centaines, près de mille ? , mettant en chantier au moins six livres aussi divers que La Vierge Marie et Nouvel art de penser. On a parfois limpression que ce camp, qui regroupait six mille officiers français parmi lesquels Julien Gracq, Jacques Fauvet, Patrice de La Tour du Pin ou le père Congar était une sorte de campus où lon se déplaçait, de cours en cours, avec son pliant. Lassistance des cours dapologétique, par exemple, était si nombreuse nombreux étant les prêtres et les séminaristes que, pour avoir une place, il fallait sinstaller dès le cours précédent de mathématiques supérieures. Jacques Fauvet, futur directeur du journal Le Monde, embaucha Guitton pour son école de journalisme, et donnerait plus tard à ses rédacteurs le conseil par lequel Guitton débutait sa leçon : « Veillez aux trois premières lignes. Il faut accrocher le lecteur. En somme, il sagit de surprendre, puis de suspendre. » Principe décrivain. Dans la France libérée, Jean Guitton reprit son enseignement à luniversité de Montpellier mais fut cité devant un comité dépuration. Motifs ? Son Journal de captivité (1942-1943), paru sous lOccupation, favorable au régime de Vichy ; un autre ouvrage, Fondements de la communauté française, précédé dune lettre-préface du maréchal Pétain ; la personnalité enfin du dédicataire de M. Pouget, son ancien professeur, Jacques Chevalier, ministre vichyssois. Le comité dépuration suggéra au philosophe de se rétracter, de dire quil sétait trompé. Il refusa. Avec un entêtement dont nous finissons par comprendre quil est un trait constitutif de son caractère, il refusa et fut rétrogradé de lUniversité au lycée dAvignon. Étienne Gilson, dont il avait été autrefois lélève, lui ayant suggéré de se tirer une balle dans la tête, il nen fit rien, introduisit plutôt une requête au Conseil dÉtat, qui leva la condamnation, fut réintégré dans lenseignement supérieur et enseigna à la faculté de Dijon avant dêtre nommé, en 1954, à la Sorbonne. Georges Perec, dans je me souviens, se souvient que la première manifestation à laquelle il participa avait pour cause cette nomination. Guitton lui-même a raconté lémeute de son premier cours public, si prévisible que certains, dont mon voisin Bertrand Poirot-Delpech, étaient venus le protéger physiquement. Pierre Chaigne, fils dun ami, qui lui servait alors de secrétaire, rapporte dans un essai inédit intitulé LOmbre du philosophe cette heure où M. Guitton supporta la foudre, ne quitta pas lamphi Descartes par la petite porte, demeura debout sur lestrade, « sans flancher une seconde, remuant les lèvres comme sil parlait, comme sil faisait son cours (mais peut-être priait-il) ». Cest que son existence avait déjà pris un tournant, heureux celui-là par lintercession de La Vierge Marie. Louvrage quun collègue de la Sorbonne lui avait conseillé domettre dans sa bibliographie, conseil quil sétait empressé de ne pas suivre, avait déplu à Rome. Or si La Vierge Marie, son livre, navait pas risqué dêtre mis à lIndex, son auteur naurait pas été trouver le nonce apostolique, Mgr Roncalli. À la question duquel : « en dehors de la Vierge Marie, quest-ce qui vous intéresse ? », il naurait pas répondu : « Lunion des Églises chrétiennes, Monseigneur. » Et Mgr Roncalli, une fois devenu pape sous le nom de Jean XXIII, ne laurait pas invité au concile Vatican II. Et si, une fois faites les modifications suggérées ou ordonnées par le Saint-Office, une fois reçue de Rome la lettre qui le félicitait, Jean Guitton navait sauté dans le train pour rencontrer le signataire de ladite lettre, il naurait pas connu Mgr Jean-Baptiste Montini, lequel deviendrait également pape sous le nom de Paul VI. « Je vous ai sauvé de lInquisition », lui dit gaiement un homme jeune aux yeux verts, en soutane noire, disponible à lheure du déjeuner quand il navait pas eu le temps de déjeuner, et qui dépliait la langue française « comme une étoffe, avec quelque lenteur ». La sympathie entre eux, ce 8 septembre 1950, fut si vive que le Monseigneur demanda au philosophe de revenir le voir chaque année à cette date du 8 septembre où le peuple chrétien fête la nativité de Marie. Jean Guitton fut fidèle à ce rendez-vous pendant vingt-sept ans, jusquà la mort de Paul VI. Sil fallait dun mot caractériser ce pape nous choisirions le mot « dialogue » auquel il consacra sa première encyclique. Cétait la méthode même du philosophe. Dans ses Dialogues avec Paul VI (1967), réels et imaginés, il y a un étonnant « Dialogue sur le dialogue » où le Saint-Père lui demande de chanter lantistrophe et, pour une fois, dargumenter contre. Mais au fur et à mesure que Guitton sexécute, cerne les dangers, les équivoques, les confusions que peut engendrer le dialogue, voire son échec, une tristesse semble les envahir tous deux, comme sils entendaient gronder au loin ces Crises de lÉglise qui sont toujours nos contemporaines. Létrange chapitre sachève sur une petite question brûlante que Jésus posa à Simon-Pierre : maimes-tu plus ? Cest la question qui brûle au cur de lentretien queut Guitton, la nuit de sa mort, avec Bergson. Là, nous sommes dans la fiction, direz-vous. Oui, mais la fiction délivre. Alors que dans sa jeunesse ses élèves irrévérencieux le surnommaient le Vieux, une fois vieux Jean Guitton se montra jeune et intempestif. De ses deux biographes, lun omet à tort, me semble-t-il, son dernier livre, rédigé à plus de quatre-vingt-dix ans avec un disciple. Lautre avec raison lui consacre un chapitre. « La nuit où je suis mort, il sest passé détranges choses dans mon appartement parisien. » Ainsi commence Mon testament philosophique, où Jean Guitton raconte allègrement sa mort, son enterrement aux Invalides et son jugement. Jy relève un vu impie quant à sa succession : « Surtout, Senghor, votez pour un athée. » Queût-il pensé dune femme, lui qui nous jugeait inachevées ! Comme sil voulait affronter la minute de vérité, détromper, congédier limage dÉpinal, il retourne son esprit critique contre lui-même avec une fantaisie et une fougue qui ne laissent rien passer. Il révise tout Guitton et ses raisons de croire en Dieu, complimente son ami Paul VI de lavoir un jour qualifié de furbo, furbo, furbissimo, se fait traiter dimposteur par lAdversaire : « La vérité ! mon pauvre Guitton, quest-ce que la vérité ? », se fait reprocher par Blaise Pascal davoir « guittonisé » la pensée dautrui, et, en bouche de Thérèse de Lisieux, qui pourtant bataille en sa faveur devant la Cour den-haut, dépeint son adaptation à la comédie humaine et son besoin des vanités. Un témoin à décharge comparaît : ô peu divine surprise, cest le président Mitterrand. À son maître seul, à lauteur des Deux sources de la morale et de la religion, il ose confier : « Bergson, je suis né avec un cur sec. Lamour me dérange. Il me perturbe. Il me bouscule. Je dois faire effort pour y penser, à plus forte raison pour y croire. » Or cest sur lamour que nous serons jugés. Lenjeu de ce livre est grave, jai cherché le secret de sa joie. Il est dans la dernière scène, sur un petit papier, non point cousu dans un pourpoint mais caché dans une poche doù M. Guitton veut le sortir pour le lire à Jésus avant quil ne soit trop tard. Mais il est trop ému, le papier tombe, Thérèse le ramasse : « Lisez cela vous-même, lui demande-t-il. Cest de Ruysbroek lAdmirable. Voilà comment jaurais aimé vivre et mourir. » Ces paroles de Ruysbroek lAdmirable nous disent que lorsque
lhomme, se regardant lui-même, compte ses attentats contre
limmense et fidèle Seigneur, il tombe dans un étonnement
étrange : létonnement de ne pouvoir se mépriser
au fond de lui-même. Mais quune fois trouvée la paix
dans labnégation intime, ses fautes mêmes deviennent
sources dhumilité et damour. Damour tout court,
sans lépithète « humain ». Que les fautes
puissent se changer en sources nest pas un problème mais
un mystère chrétien. Jean Guitton y a puisé lardeur
de son Testament philosophique. Pour cette ultime leçon qui nest
pas des moindres, une fois encore, je vous remercie.
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