|
REMARQUES POUR LA DÉDICACE DE LA VIDÉOTHÈQUE À LA MÉMOIRE DE CHANTAL MAILLAT (12 MAY 1950 25 NOVEMBER 1999) par Eric von Zinkernagel
L'existence d'un film est à peine moins éphémère que celle d'une bulle de savon. Un objet mouvant - du point de vue technique, autant que de celui de sa réception - il peut être détruit, interdit par la censure, ou perdu. La vie de Chantal Maillat a été brève et étincelante de même, comme une bulle éclatante qui flottait parmi nous pendant plusieurs années. Mais heureusement, sa bulle reste dans le recueil de la vidéothèque, qu'elle nous laisse comme un témoignage. En composant cette vidéothèque, elle a agi comme un réalisateur qui crée un film. Un réalisateur de cinéma a deux soucis principaux : la lumière, et le montage. La lumière nous impressionne ; elle parle à notre oeil.
Ce que l'on garde d'une image, lorsque engloutie dans le défilement
de la pellicule, elle a disparu - c'est l'éblouissement de blancheur,
ou la sensation d'une tache colorée. Parfois c'est, au contraire,
la perte des formes et des couleurs, ou une impression de transparence
; ou alors c'est une question d'opacité. Le cinéma français
- selon les époques, le genre des films, les tendances esthétiques,
et les changement de matériel - a pensé à la lumière
différemment. On peut voir un éclairage uniforme, ou plutôt
en contraste, en clair-obscur. On découvre une lumière
pensée, inspirée de modèles picturaux, théâtraux,
ou même non-maîtrisée. Et tous ces genres et toutes
ces tendances variés, se retrouvent dans la perspective de Chantal,
et sont représentés dans les films qu'elle a rassemblés.
De la même façon, dans le geste du choix des films qui se trouvent aujourd'hui dans la vidéothèque, il y a toute la réflexion de Chantal, qui a prévu son but et son utilisation. On la retrouve. On peut comprendre certaines facettes de son coeur rayonnant, et des sentiments de sa personnalité singulière et précieuse. Comme l'histoire du cinéma français, la vie de Chantal est aussi une histoire de lumière et de montage - de création. Son esprit lumineux éclairait nos vies, et montrait la possibilité de trouver la vérité en soi-même, en sollicitant des vérités qu'on trouve dans l'Art. C'était une lumière et un art qui nous ont éclairé presque 13 ans. Quand Chantal est devenue responsable de la vidéothèque du Lycée en 1986, il y avait moins de 200 titres dans la collection. La vidéothèque, créée par Catherine Brown et Deborah Orsini deux ans plus tôt, était destinée aux parents du Lycée. Ces dernières avaient eu l'ambition de promouvoir la culture française, hors des limites de l'Ambassade de France et ses programmes. À cette époque, la projection des films étrangers à Washington était rare. Les vidéos européennes étaient peu disponibles aux États-Unis, et non-compatibles avec le magnétoscope standard américain. Ainsi la création de cette vidéothèque, composée de cassettes lisibles en format américain, a-t-elle constitué un accomplissement formidable... Chantal savait que les arts peuvent aider les enfants à regarder vers l'intérieur d'eux-mêmes, et de plus, à s'ouvrir vers l'extérieur ; qu'ils favorisent alors la communion en soi, et la communication aux autres. En fait, l'Art communique en des termes qui ne sont pas toujours exprimés dans un langage conventionnel ; il a ses images propres. Grâce à sa carrière théâtrale, Chantal était tournée vers l'art dramatique et ses représentations de la vie humaine. Elle croyait au pouvoir de l'image autant qu'au pouvoir de la parole. Remplissant les initiatives prises par ses prédécesseurs, elle n'a pas constitué une collection de référence, fixée selon un programme déterminé par une autorité compétente, mais une libre bibliothèque, aux portes grandes ouvertes pour tous : enfants aussi bien que parents, corps enseignant et administration. Donc elle a enrichi la collection de drames ; de comédie et de comédie de moeurs ; de policiers ; d'aventures ; et de dessins animés et autres films pour la jeunesse. Les grands classiques de la littérature ont trouvé leur place à côté des documentaires historiques. Elle a aussi porté une attention particulière aux chefs-d'oeuvres du cinéma français moderne. Mais avec sa perspective multi-culturelle, et consciente de la place de ce lycée international à Washington, Chantal tenait à ce que la collection présente aussi des exemplaires du cinéma du monde francophone, et du cinéma américain. Quels sont ces classiques ? Qui peut oublier les chefs-d'oeuvres de Jean Cocteau (comme La belle et la bête), Marcel Pagnol (Manon des sources), et François Truffault (Tirez sur le pianiste), ou les métrages célébres de Jean Renoir, Marcel Carné, Ingmar Bergman, Max Ophüls, Alain Resnais et Jean-Luc Goddard ? Chantal les a tous achetés. Pensez un moment à Isabelle Adjani (dans La reine Margot), Catherine Deneuve (dans Le dernier métro), et Simone Signoret (dans La vie devant soi) ; ou à Gérard Depardieu (dans Le retour de Martin Guerre), Jean-Paul Belmondo (dans Un singe en hiver), Daniel Auteuil (dans Jean de Florette), et Louis de Funès (dans Les aventures de Rabbi Jacob). Souvenez-vous des performances d'Anémone, de Juliette Binoche, Sandrine Bonnaire, Alain Delon, Michel Serrault, Philippe Noiret, Bourvil et Fernandel. Chantal ne les a pas oubliés. Chantal a choisi plus de 1 600 films dans toutes ces catégories.
Avec l'assistance de Catherine Brown, et pendant des milliers d'heures
à sa maison, elle les a visionnés avant de les soumettre
au public. C'est un travail nécessaire pour vérifier l'intégrité
de chaque film, et pour classer par catégorie et par destinataire.
En outre, c'est un travail laborieux et astreignant. Malheureusement,
parmi tous les films qu'elle a rassemblés pour le Lycée,
un grand nombre a disparu... Mais l'héritage qu'elle nous laisse
est un exemple non seulement dans le monde des lycées français
à l'étranger, mais aussi, parmi les lycées métropolitains.
De façon imprévue et silencieuse, une maladie de moelle,
rare et pernicieuse, a pris sa vie. Mais parmi ce qui demeure pour nous,
il y a cette lumière et ce montage d'un recueil de films - une
bulle englobant l'esprit de Chantal... qui perdure. Jusqu'à présent, j'ai parlé quasi-officiellement,
comme le successeur de Chantal au poste de vidéothècaire
- un poste que j'ai partagé avec trois autres responsables fidèles
et infatigables : Annie Abaziou, Brigitte Ballhausen, et Cecilia Bosque.
Mais en conclusion, je veux parler personnellement de Chantal, en lisant
un poème que j'ai écrit - en anglais - à sa mémoire
:
I Beneath the passing vault of these somber clouds, Sometimes fluttering as a leaf that drifts to the ground, Greeted by your winsome smile, your voluptuous eyes, Threads of memory now hang from these oak branches, Our hearts seem to have lost their way Incomprehensibly, a curtain has been drawn; The evening descends, Alone, we glance longingly ahead,
No, your life has not ended, Chantal, For it is in your love that we found |
| |
©2001 Lycée Rochambeau - French
International School -
Contact
|
|