REMARQUES POUR LA DÉDICACE DE LA VIDÉOTHÈQUE
À LA MÉMOIRE DE CHANTAL MAILLAT

(12 MAY 1950 † 25 NOVEMBER 1999)

par Eric von Zinkernagel


Un historien du cinéma a écrit : " Il n'est pas tout à fait impossible qu'il ait existé, il y a très longtemps, toute une petite époque, au cours de laquelle l'art à la mode ait été l'art de faire des bulles de savon. Et naturellement, il devait y avoir alors, à côté des réalisateurs de bulles de savon... aussi, des critiques de bulles de savons, des théoriciens... et des historiens de bulles de savon. Mais reconnaissons que cette critique, cette esthétique, cette histoire ne pouvaient que constituer un métier difficile... Car la vie d'une bulle de savon est si brève, que seule une dizaine de témoins oculaires se trouvaient en état d'en parler, en réelle connaissance de cause. " (Jean Epstein, " Naissance d'un langage " , Écrits sur le cinéma, t. 2, Paris : Seghers, 1975, p. 59.)

L'existence d'un film est à peine moins éphémère que celle d'une bulle de savon. Un objet mouvant - du point de vue technique, autant que de celui de sa réception - il peut être détruit, interdit par la censure, ou perdu. La vie de Chantal Maillat a été brève et étincelante de même, comme une bulle éclatante qui flottait parmi nous pendant plusieurs années. Mais heureusement, sa bulle reste dans le recueil de la vidéothèque, qu'elle nous laisse comme un témoignage.

En composant cette vidéothèque, elle a agi comme un réalisateur qui crée un film. Un réalisateur de cinéma a deux soucis principaux : la lumière, et le montage.

La lumière nous impressionne ; elle parle à notre oeil. Ce que l'on garde d'une image, lorsque engloutie dans le défilement de la pellicule, elle a disparu - c'est l'éblouissement de blancheur, ou la sensation d'une tache colorée. Parfois c'est, au contraire, la perte des formes et des couleurs, ou une impression de transparence ; ou alors c'est une question d'opacité. Le cinéma français - selon les époques, le genre des films, les tendances esthétiques, et les changement de matériel - a pensé à la lumière différemment. On peut voir un éclairage uniforme, ou plutôt en contraste, en clair-obscur. On découvre une lumière pensée, inspirée de modèles picturaux, théâtraux, ou même non-maîtrisée. Et tous ces genres et toutes ces tendances variés, se retrouvent dans la perspective de Chantal, et sont représentés dans les films qu'elle a rassemblés.

Il y a la lumière ; et il y a aussi le montage. Monter un film conduit à recomposer l'espace et le temps à partir de fragments. On découpe lors des prises de vues - en manipulant les ellipses dans le respect du vraisemblable, de la continuité, et de certaines règles élaborées au fil des ans. On peut aussi dénoncer volontairement cette illusion de la réalité ; ou encore recréer un univers imaginaire, au nom de la poésie. La conception du montage, le degré de précision des raccords, et la liberté que les réalisateurs ont pris dans l'agencement de ces ellipses spatio-temporelles, distinguent les cinémas classiques et modernes. Dans le geste du montage, il y a toute la réflexion du réalisateur, de l'auteur sur le statut du film.

De la même façon, dans le geste du choix des films qui se trouvent aujourd'hui dans la vidéothèque, il y a toute la réflexion de Chantal, qui a prévu son but et son utilisation. On la retrouve. On peut comprendre certaines facettes de son coeur rayonnant, et des sentiments de sa personnalité singulière et précieuse.

Comme l'histoire du cinéma français, la vie de Chantal est aussi une histoire de lumière et de montage - de création. Son esprit lumineux éclairait nos vies, et montrait la possibilité de trouver la vérité en soi-même, en sollicitant des vérités qu'on trouve dans l'Art. C'était une lumière et un art qui nous ont éclairé presque 13 ans.

Quand Chantal est devenue responsable de la vidéothèque du Lycée en 1986, il y avait moins de 200 titres dans la collection. La vidéothèque, créée par Catherine Brown et Deborah Orsini deux ans plus tôt, était destinée aux parents du Lycée. Ces dernières avaient eu l'ambition de promouvoir la culture française, hors des limites de l'Ambassade de France et ses programmes. À cette époque, la projection des films étrangers à Washington était rare. Les vidéos européennes étaient peu disponibles aux États-Unis, et non-compatibles avec le magnétoscope standard américain. Ainsi la création de cette vidéothèque, composée de cassettes lisibles en format américain, a-t-elle constitué un accomplissement formidable...


Mais Chantal a visé un but plus grand encore. Elle s'est posé la question de savoir - comment occuper et former les élèves en dehors du Lycée? Son expérience des enfants, et son désir de les libérer des significations imposées et de valeurs préjugées, l'a conduite à s'engager davantage pour aider leur autonomie. Elle savait que l'éducation ne peut pas concerner seulement l'acquisition d'un savoir intellectuel, mais s'intéresse aussi à la formation spirituelle, et aux besoins émotionnels et moraux dans le développement de l'enfant. En cela, elle servait comme une mère dévouée, soucieuse de tout que les étudiants du Lycée (y inclus son fils unique, Pierre-Yves) apprendraient. Mais aussi, elle leur répondait de ses sentiments artistiques propres, comme l'actrice véritablement talentueuse qu'elle était.

Chantal savait que les arts peuvent aider les enfants à regarder vers l'intérieur d'eux-mêmes, et de plus, à s'ouvrir vers l'extérieur ; qu'ils favorisent alors la communion en soi, et la communication aux autres. En fait, l'Art communique en des termes qui ne sont pas toujours exprimés dans un langage conventionnel ; il a ses images propres.

Grâce à sa carrière théâtrale, Chantal était tournée vers l'art dramatique et ses représentations de la vie humaine. Elle croyait au pouvoir de l'image autant qu'au pouvoir de la parole. Remplissant les initiatives prises par ses prédécesseurs, elle n'a pas constitué une collection de référence, fixée selon un programme déterminé par une autorité compétente, mais une libre bibliothèque, aux portes grandes ouvertes pour tous : enfants aussi bien que parents, corps enseignant et administration. Donc elle a enrichi la collection de drames ; de comédie et de comédie de moeurs ; de policiers ; d'aventures ; et de dessins animés et autres films pour la jeunesse. Les grands classiques de la littérature ont trouvé leur place à côté des documentaires historiques. Elle a aussi porté une attention particulière aux chefs-d'oeuvres du cinéma français moderne. Mais avec sa perspective multi-culturelle, et consciente de la place de ce lycée international à Washington, Chantal tenait à ce que la collection présente aussi des exemplaires du cinéma du monde francophone, et du cinéma américain.

Quels sont ces classiques ? Qui peut oublier les chefs-d'oeuvres de Jean Cocteau (comme La belle et la bête), Marcel Pagnol (Manon des sources), et François Truffault (Tirez sur le pianiste), ou les métrages célébres de Jean Renoir, Marcel Carné, Ingmar Bergman, Max Ophüls, Alain Resnais et Jean-Luc Goddard ? Chantal les a tous achetés.

Pensez un moment à Isabelle Adjani (dans La reine Margot), Catherine Deneuve (dans Le dernier métro), et Simone Signoret (dans La vie devant soi) ; ou à Gérard Depardieu (dans Le retour de Martin Guerre), Jean-Paul Belmondo (dans Un singe en hiver), Daniel Auteuil (dans Jean de Florette), et Louis de Funès (dans Les aventures de Rabbi Jacob). Souvenez-vous des performances d'Anémone, de Juliette Binoche, Sandrine Bonnaire, Alain Delon, Michel Serrault, Philippe Noiret, Bourvil et Fernandel. Chantal ne les a pas oubliés.


Dans la catégorie des policiers, on peut trouver maintenant un film tel que Mortelle randonnée ; dans celle des aventures, il y a Le bossu. Parmi les comédies, on peut voir Le bonheur est dans le pré ; et dans les comédie de moeurs, Bagdad Café. Parmi les drames, il y a Jeux interdits. Pour raconter l'histoire, on peut voir Danton ; et pour interpréter la littérature, Germinal. Dans la catégorie des documentaires, nous avons Gandhi, La liste de Schindler, et même le Microcosmos des fourmis. Mais il y a aussi beaucoup de films pour enfants ; et c'est la catégorie la plus vaste de la collection. Parmi les dessins animés, nous avons Les aventures de Tintin, d'Astérix, des Schtroumpfs, de Lucky Luke, et de Babar, bien sûr, auprès des longs métrages de Walt Disney. On peut voir aussi les grands classiques comme La guerre des boutons, ou Le ballon rouge, et des séries renommées, comme Les aventures de la courte échelle, dans l'autre section destiné spécifiquement aux jeunes, l'aventure.

Chantal a choisi plus de 1 600 films dans toutes ces catégories. Avec l'assistance de Catherine Brown, et pendant des milliers d'heures à sa maison, elle les a visionnés avant de les soumettre au public. C'est un travail nécessaire pour vérifier l'intégrité de chaque film, et pour classer par catégorie et par destinataire. En outre, c'est un travail laborieux et astreignant. Malheureusement, parmi tous les films qu'elle a rassemblés pour le Lycée, un grand nombre a disparu... Mais l'héritage qu'elle nous laisse est un exemple non seulement dans le monde des lycées français à l'étranger, mais aussi, parmi les lycées métropolitains.
Chantal a consacré trois jours chaque semaine, pendant plus de douze ans, au service de notre communauté scolaire - toutefois sans récompense, simplement comme bénévole. En relisant aujourd'hui les annonces qu'elle affichait pour la vidéothèque, on est frappé par l'expression qu'elle employait maintes et maintes fois : " à votre disposition ". Elle parlait des vidéos qu'elle mettait à notre disposition ; mais en fait, ce qui était à notre disposition était plus large. Peut-être nous avons emprunté des films ; cependant Chantal a donné beaucoup de son temps pour que nous - petits et grands - soyons éclairés, éblouis, émerveillés, instruits, et interpellés par le cinéma.

De façon imprévue et silencieuse, une maladie de moelle, rare et pernicieuse, a pris sa vie. Mais parmi ce qui demeure pour nous, il y a cette lumière et ce montage d'un recueil de films - une bulle englobant l'esprit de Chantal... qui perdure.
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Jusqu'à présent, j'ai parlé quasi-officiellement, comme le successeur de Chantal au poste de vidéothècaire - un poste que j'ai partagé avec trois autres responsables fidèles et infatigables : Annie Abaziou, Brigitte Ballhausen, et Cecilia Bosque. Mais en conclusion, je veux parler personnellement de Chantal, en lisant un poème que j'ai écrit - en anglais - à sa mémoire :


TO CHANTAL (after Pierre Reverdy)

I

Beneath the passing vault of these somber clouds,
Under towering oaks, worn and knotted by time,
Across the grass and hardscrabble courts,
And against the din of children playing,
We have seen your shadow pass, Chantal -

Sometimes fluttering as a leaf that drifts to the ground,
Sometimes silent as a sign that beckons our gaze,
Though often fulgurant as a shaft of light
Gleaming through the glass of the library windows
Behind which you labored endlessly to unshelve
The reels of our dreams in multifarious array.

Greeted by your winsome smile, your voluptuous eyes,
Our encounters were always redolent
With the fragrance of your solicitude,
Gently inquiring after what we might be seeking.
Invariably and graciously, you ushered us
Down the corridors of your storied past,
With an assurance that inspired us to believe
Our reveries could be quickened by your touch.


II

Threads of memory now hang from these oak branches,
Whispers of your alto voice echo through the library walls,
Leaves glide in a cerulean sky against the wind,
As the rain falls mutedly upon the macadam paths,
Glistening with dark tears of your absence.

Our hearts seem to have lost their way
In a labyrinth of fate,
Crossed by circumstances we did not understand -
An illness we rather wished had been our own
Than to have infected your precious blood.
And now they pound with languorous sorrow ...

Incomprehensibly, a curtain has been drawn;
And behind this new-found coulisse,
We search our souls in silence
To find the meaning of existence
As if for the first time.

III

The evening descends,
Yet your steps still glisten upon the path -
Traced in an auburn dust that reflects
The corona of your hair against the setting sun;
And everything not framed by you in that moment
Dissolves the time and place in which we stand.

Alone, we glance longingly ahead,
Beyond expectation, beyond ourselves,
And in that double horizon of nightfall
Our souls become transfixed,
No longer certain which one of us is absent.


IV

No, your life has not ended, Chantal,
Your fervent heart still throbs within our ears,
Your breath can still be felt against our cheeks,
Even as now we proclaim this your memorial -

For it is in your love that we found
Our dreams were made real,
And in your love will we at last
Find our own way home.

 

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